Notre dossier : Le soufflet idéal

Les cornemuseux en rêvaient, Nicolas Rouzier l’a réalisé… Une reconstitution fiable du mythique soufflet à plis qui équipait les musettes est désormais disponible. C’est l’aboutissement de longues recherches pour percer les secrets d’une fabrication terriblement complexe.
Si les premières représentations de “musettes primitives” dans la seconde moitié du seizième siècle montrent des instruments à bouche, assez vite voit-on poindre l’utilisation du soufflet à plis issu de la miniaturisation du soufflet d’orgue sur la musette alors encore à un seul chalumeau. Pour cette cornemuse qui évolue dans les hautes couches de la société française, l’alimentation de la poche par un soufflet est un perfectionnement notable par rapport à l’alimentation par le souffle humain : on s’affranchit des problèmes de stabilité dus à la montée de l’humidité. Cette dernière imbibe le roseau des anches, raccourcit leur durée de vie et fait varier la hauteur de son de l’instrument. Plus question en outre de perdre de sa superbe par une disgracieuse déformation du visage due à la crispation des lèvres sur le porte-vent : dans une société où le paraître joue un rôle considérable, le critère est loin d’être anodin.
En parallèle, l’Italie assiste à une semblable évolution avec la sourdeline, une autre cornemuse savante, mais qui ne connaîtra pas l’engouement de la musette. En effet, en France, dans la droite ligne de la fête galante et de ses “bergers d’Arcadie” qui n’ont pas grand-chose de commun avec ceux qui gardent vraiment les moutons dans la gadoue des campagnes du Royaume la musette remporte les faveurs de la noblesse, de la fin du règne de Louis XIV jusqu’à la première moitié du règne de Louis XV. Les facteurs d’instruments vendent alors des musettes aussi bien aux personnes de la haute société, dans le cadre d’une pratique de loisir, qu’aux musiciens professionnels au service de l’administration du roi ou de protecteurs appartenant à la noblesse. La musique savante des dix-septième et dix-huitième siècles, qualifiée a posteriori de baroque, intégrera largement cette cornemuse raffinée.
Tandis que des familles réputées comme les Hotteterre ou les Chédeville (à Paris) ou Lissieux (à Lyon) fabriquent ces instruments de très grande valeur, notamment en raison des matériaux nobles utilisés (ivoire, ébène, argent) et d’habillages d’étoffes précieuses très travaillées, il semble que les soufflets soient parfois du ressort d’artisans spécialisés qui travaillent d’entente avec les facteurs.
Musette Béchonnet
Puis vient le virage des années 1750-1760 : tandis que le clavecin se fait évincer peu à peu par le pianoforte, la mode de la musette arrive à son terme. Ensuite, c’est le “no man’s land”, un intervalle temporel d’environ un demi-siècle avant de revoir émerger des soufflets à plis sur des instruments classés cette fois dans la musique populaire : musette Béchonnet, musette bressanne. On voit aussi arriver des musettes à bouches très énigmatiques, façon “mini-pied de cabrette” mais avec des perces cylindriques, les musettes Gaillard, Amadieu et Costeroste, avant que les deux derniers cités ne deviennent les facteurs de cabrette parmi les plus recherchés. De tous ces instruments, on ne sait qu’assez peu de chose. La décoration et la finition des certains exemplaires les apparentent à la facture d’instruments savants (dents de scie en ivoire incrustées dans l’ébène et bourdon à Layette sur le boîtier sur certaines Béchonnet), d’autres sont plus rustiques, mais on retrouve dans les soufflets de fortes similitudes avec ceux équipant les musettes baroques. Que s’est-il passé entre la fin de la musette au milieu du dix-huitième et la période révolutionnaire ?...
La suite dans TRAD Magazine n°133